« L'histoire d'un peuple ou d'un pays, c'est comme l'histoire d'un individu; vers tel temps, il faisait telle chose, et c'est tout ce qu'il importe de savoir » B. Sulte

Jean Gautier dit St-Germain

1682 – 1765

 

ENFANCE et JEUNESSE 

Jean Gauthier dit St-Germain est né à Repentigny où il fut baptisé le 10 janvier 1682. Il était le troisième enfant et le premier garçon né du mariage de Germain Gauthier et de Jeanne Beauchamp. Il eut pour parrain Jean LeBrodeur et Denise Colin, femme de Roch Touin pour marraine. 

L`enfant avait cinq ans lorsque les parents quittent Repentigny pour aller se fixer à Boucherville. C`est là, à la Côte de St-Joseph ou deuxième rang des concessions que se passèrent le reste de son enfance, son adolescence et sa jeunesse. Il ne paraît pas être allé à l`école bien qu`il y eut un « maître d`école dès 1689 au village de Boucherville (1)». L’habitation de la famille Gauthier était éloignée d`une quarantaine d`arpent du bourg, et il n`y avait pas encore, à cette époque, de chemin conduisant de la Côte St-Joseph au village. De plus, le danger, toujours à craindre en ces années-là, d`une attaque des Iroquois, interdisait aux enfants de s`éloigner de la maison. Aucune signature de Jean Gauthier n`apparaît dans les actes où il fut partie et il y déclarait toujours ne savoir écrire ou signer. 

S`il ne fréquenta pas l`école, il dut par contre commencer fort jeune à aider son père, bien qu`on imagine difficilement auxquels des durs travaux de la terre un enfant pouvait bien être utile…Peut-être, à l`instar de ceux d’aujourd’hui qui « conduisent le tracteur », à exciter du bout d’une hart les bœufs de tire attelés à une souche que le père armé d’une perche de frêne en guise de levier, s’employait à ébranler et à soulever à coups successifs jusqu’à ce que , dans un grand craquement de racines, elle cède et roule dans un nuage de poussière… 

Il est sûr en tous cas que Jean Gauthier fut très tôt un « bon travaillant et un prévoyant » qui prit, bien avant son mariage, les moyens d’avoir quelque chose sous les pieds, le jour ou il fonderait un foyer. 

C’est ainsi qu’il acheta de Michel Scelier dit Lemantais « habitant demeurant à la Côte Saint-Sulpice », une terre de 3 arpents de front sur 30 de profondeur pour le prix de quarante livres (M. Tailhandier, 23-10-1703). Toutefois, il revendra cette concession quatre ans plus tard à Léger Martin comme il paraît au répertoire du même notaire le 9 juillet 1707. 

Entre-temps, et c’est sans doute ce qui lui fit renoncer à s’établir à St-Sulpice, il avait obtenu de Pierre Boucher, une concession de 2 arpents de front sur 25 de profondeur située au troisième rang des concessions de la Seigneurie de Boucherville et dont le devant tenait à la terre de Louis Tesmoings dit Jolibois, un des voisins de son père (M. Tailhandier, 23-3-1705). 

Mais il était dit que Jean Gauthier ne s’établirait pas à Boucherville. En effet, moins d’un ans après, il revendait à Jean Desnoyers, pour le prix de 33 livres cette terre de la Côte de St-Joseph (M. Tailhandier, 23-3-1706).  

MARIAGE 

Jean Gauthier avait vingt-six ans lorsqu’il épousa à Boucherville, le 26 novembre 1708, Marie Storer, fille de Joseph Storer et d`Anna Hill, de Wells, Nouvelle-Angleterre. L`acte en est consigné en ces termes au registre de la paroisse de Boucherville : 

« Le 26 novembre 1708, après la publication ordinaire des trois bans faites les 14 et 18 novembre 1708, aux messes paroissiales de Boucherville, auquel il ne s’est trouvé aucune opposition, M. Mériel, prêtre du Séminaire de Ville-Marie, de mon consentement et faisant pour moi, prêtre-curé de lade Eglise de Boucherville a marié Jean Gaultier, âgé de 26 ans, fils de Germain Gaultier et de Jeanne Beauchamp, son épouse, habitant de la Côte de St-Joseph en cette paroisse avec Marie Storer âgée de 23 ans fille de Sieur Joseph Storer et d`Anne Hill son épouse habitant de la Nouvelle Angleterre et leur a donné la bénédiction nuptiale en présence de M. Boucher, écuyer, Seigneur de Boucherville, de M. la Baume, des père et mère de l`époux, de Marie Storer (2), cousine de l’épouse et de plusieurs autres qui ont signé avec moi suivant l’ordonnance.

                                                    R. de la Durantaye, Ptre

 

Le même jour, en présence de plusieurs notables, témoins de Marie Storer, le notaire Tailhandier recevait le contrat de mariage des nouveaux époux. Le document rapporte en effet la présence de Messire Henri Antoine de Mériel, prêtre du Séminaire de Saint-Sulpice, de M. Pierre-Rodolphe Guibert de La Saudraye, curé de Boucherville, du Sieur Pierre Boucher, seigneur du lieu, du Sieur Jean Boucher, Sieur de Montbrun et de demoiselle Claire Françoise Charest son épouse, de Demoiselle Jeanne-Françoise de Montbrun et de Marie Storer, sa cousine, « tous ses bons amis » (gr. Tailhandier, 26-11-1708). 

Les témoins de Jean Gauthier étaient, bien sûr, moins représentatifs et moins nombreux; c’étaient des proches parents : son père et sa mère, son beau-frère Pierre Botquin, Pierre Richard, Pierre Puybaro, ses cousins. 

Selon la coutume du temps, l’acte fait l’état de ce que chaque partie apportait à la future communauté. Germain Gauthier y déclare que : 

« jean son fils a quatre-vingt minots de bled en son propre, un cheval et deux vaches qui lui appartiennent provenant de fermes que ledit Jean Gauthier a fait valoir quelques années » 

Marie Storer, de son côté apportait une dot de

« trois cents livres en monnaye de cartes bonnes et ayant cours en ce pays » 

Et, continue le document,

« …pour la bonne amitié que le Sieur de Montbrun a pour elle, il promet de lui donner une vache, six poules, un coq, un matelas de laine, une couverte et une paire de draps » (M. Tailhandier, 26-11-1708)

 

DE WELLS À BOUCHERVILLE  

Mais qui était donc cette jeune fille originaire de la Nouvelle Angleterre que venait d’épousé Jean Gauthier? Par quel concours de circonstances leurs routes se croisaient-elles ainsi pour se confondre ensuite pendant près de quarante ans? C’est une étonnante histoire qu’il n’est pas hors propos de résumer ici et dont les données sont empruntées à deux ouvrages comme sans doute de la plupart des généalogistes canadiens-français. (3) 

On sait qu’à la fin du 17e siècle et pendant la première décade du 18e, les frontières séparant le Maine de l’Acadie furent une espèce de champs de bataille où s’affrontaient les Indiens Abénakis soutenus par les Français d’une part et les colons anglais de l’autre. Or, dans cette guerre d’escarmouches, les Français agissaient surtout par personnes interposées, c’est-à-dire par les Abénakis dont le territoire s’étendait entre ceux des deux belligérants. Dans ces conjonctures, on comprend aisément que selon l’expression de Milton H. Sylvester (4):

 « l’expansion à même les territoires des Indiens du territoire occupé par les colons établis au Maine suscitait la jalousie des Français; chaque redoute, chaque fortin qu’élevaient ceux-ci constituait une menace et une provocation pour ceux-là, spécialement pour les Jésuites missionnaires des Abénakis, le P. Rasle et les deux Bigot, Jacques et Vincent en particulier ». 

Dans un rapport qu’il adressait à Colbert en 1690, M. de Denonville se réjouit de ce que:

 « les bonnes relations qu’il avait eues avec les Indiens, grâce aux Jésuites et en particulier à deux prêtres, avaient assuré le succès de toutes les attaqus portées aux Anglais ».

De fait, en cette année 1690, tous les établissements situés à l’est de Wells avaient été détruits. Une trêve précaire, il est vrai, régna de 1697-Traité de Ryswick-jusqu’en 1702; mais, cette année-là, Anne Stuart ayant déclaré la guerre à la France, les Abénakis se préparèrent à attaquer de nouveau. Le gouverneur du Massachussetts, tenta, mais en vain de s’assurer de leur neutralité. Les Sachens se rendirent à son invitation à casco, ils acceptèrent ses présents, banquetèrent, discoururent éloquemment…et coururent déterrer la hache de guerre. Le 10 août 1703, un parti de 500 Abénakis et de Français, partagés en plusieurs bandes, tombèrent sur les établissements disséminés sur la Côte du Maine de Casco à Wells et ils y semèrent la désolation et la mort. Soixante-treize colons anglais furent tués et quatre-vingt-quinze furent emmenés en captivité. Trente-neuf de ces victimes étaient de Wells. Mary Storer ainsi que deux de ses cousines, Priscilla et Rachel Storer se trouvaient parmi les captifs pris ce jour-là. 

Marie avait 18 ans, née le 12 mai 1685, elle était l’une des neufs enfants de Joseph Storer et Annah Hill. Son père, dit l’histoire de Wells (5) « fit plus que quiconque pour sauver le Maine de la ruine ». Sa maison fortifiée située à l’extrémité sud de Wells était l’une des plus importante de la province du Maine et le Lieutenant Storer était l’un des plus valeureux officiers de la Nouvelle-Angleterre à cette époque. En 1692, il avait, avec quinze homme seulement, repoussé victorieusement un parti de 500 Indiens et Français et cette héroïque résistance fut saluée comme le fait d’armes le plus remarquable de cette guerre.

Wells, en 1700, n'avait rien qui pût attirer les estivants, comme c'est le cas de nos jours. Qu'on se figure, à un mille en bordure de l'océan, sur un plateau boisé, une clairière ouvrant d'un côté sur une pente rocailleuse qui descend vers la mer où pousse tant bien que mal le peu de maïs qu'un incessant labeur parvient à arracher à ce sol ingrat. Autour, des marécages peuplés d'oiseaux aquatiques. Autour du fortin (Garrison House) quelques maisons de pièces sur pièces, crépies de terre glaise et dont l'intérieur n'est que d'une seule chambre. Le mobilier y est réduit à la plus simple expression: une table, quelques bancs, un ou deux lits à paillasses de quenouilles. Quant à la nourriture, elle consiste principalement en maïs, en poisson et à l'occasion en viande de gibier. 

Pour ce qui est des habitants de ces tristes lieux, ils étaient s'il faut en croire l`historien Bourne, « pauvres matériellement, intellectuellement et moralement ». Dans le cas particulier de ceux de Wells, cette affirmation semble exagérée, comme le fera voir la suite de ce récit surtout en ce qui concerne les Storer. 

Alice Baker écrit que durant les évènements tragiques qui survinrent de 1688 à 1697, il y avait à Wells des hommes de coeur très conscients des périls de l`heure et toujours en alerte pour défendre la province (Maine) et sauver leur village. Les plus remarquables d'entre eux étaient le Lieutenant Joseph Storer et le Capitaine John Wheelright. Dans les annales de la Nouvelle-Angleterre, il n'y a pas de noms plus illustre. De Storer, elle ajoute qu’ìl était l'homme le plus riche de Wells, et qu'en mourant, en 1780, il laissait un domaine estimé à 5000 livres.  

Tel était le petit établissement anglais où s'étaient écoulées l'enfance et l'adolescence de Mary Storer, tel était son père lorsque survint la funeste attaque du 10 août 1703 au coeur de laquelle elle fut capturée avec ses deux cousines et une fille de John Wheelright, Esther, âgée de 7 ans et dont la destinée prenait ce jour-là l'orientation extraordinaire que l'on sait. On peut présumer que ces jeunes filles furent bien traitées par leur ravisseurs, qui sachant la valeur de leur prisonnières escomptaient une bonne rançon. 

À BOUCHERVILLE 

Tandis que la jeune Esther demeura captive des Abénakis, les trois filles Storer furent rachetées par les Français et amenées à Montréal. Puis, c'est à Boucherville qu'on retrouve Mary l'année suivante alors qu'elle y fut baptisée dans l'Église catholique romaine. Voici le texte qui fait foi de cet évènement 

« Le 29 février 1704, M. Mériel, ptre du Séminaire de Ville-Marie, en présence de moi soussigné, prêtre curé de Boucherville, a baptisé dans l'Église de Boucherville Marie Storer, fille de Joseph Storer et de Anna Hill, son épouse habitant de Wells, cette fille née audit lieu le 22 mai de l'an 1684 et baptisée quelques jours après par le ministre de York. Son parrain a été M. de Niverville, fils de M. Boucher, Seigneur de Boucherville; sa marraine a été Claire Françoise Charest, femme de M. Montbrun demeurant en cet paroisse 

    sig: Françoise Charest            Marie Storer

    Mériel, ptre                              R. de la Saufraye, ptre » 

C'est donc l'abbé Antoine Henri de Mériel qui lui administre le baptême et qui, on s’en souvient, bénit son mariage en 1708, prêtre de St-Sulpice, M. de Mériel remplissait les fonctions de chapelain de l’Hôtel-Dieu de Montréal ainsi que celles de confesseur des élèves des Sœurs de la Congrégation de Notre-Dame. À ce double ministère, grâce à sa connaissance de la langue anglaise-chose rare ici à cette époque-il ajoutait celui de catéchiste des captifs de la Nouvelle-Angleterre. Il en convertit plusieurs au catholicisme, et il leur prodiguait ainsi à l’occasion les secours de son ministère. Peut-être en racheta-t-il lui-même un certain nombre, Sa majesté fut informée que M. Mériel « avait dépensé sa fortune à la conversion des anglais de la colonie et il est si pauvre qu’il ne peut continuer ses bonnes œuvres ». Dans une courte notice biographique parue après son décès, il est dit « que son nom vivra dans la mémoire des Indiens et dans celle des savants. Les premiers s’en souviendront comme de leur père et ami, et les seconds à cause de ses admirables travaux sur les langues indiennes ». 

On aura noté que le parrain de Marie Storer fut Jean Bte Boucher Sr de Niverville et que sa marraine fut la belle-sœur de celui-ci, Claire Françoise Charest, épouse de Jean Boucher, Sr de Montbrun. On est bien autorisé à croire qu’elle fut adoptée par la famille Boucher peu après son arrivée à Montréal : Si l’on tient compte du fait qu’elle fut dotée à son mariage par le Sr de Montbrun, on peut raisonnablement penser que c’est lui qui la recueillit sous son toit. 

Comme on l’imagine sans peine, les familles des captifs vivaient dans la plus mortelle inquiétude! Aussi ceux-çi saisissaient-ils les rares occasions qui s’offraient à eux pour rassurer leurs parents sur leur sort. C’est ainsi qu’au printemps de 1705, Marie put informer les siens de ce qu’il était advenu d’elle par la bouche de Samuel Hill, un captif qui avait été envoyé sur parole à Boston, en qualité d’interprète des messages de M. de Vaudreuil au gouverneur Dudley pour négocier des échanges de prisonniers. Hill était porteur d’une lettre destinée aux gens de Wells qui contenait le paragraphe suivant:  

« Cousin Pendleton Fletcher of Saco, Mary Sayer, brother Joseph’s daughter and Mary Storer of Wells with other friends and neighbors are all well. Pray that God may keep, and in due time, deliver us.

Your loving brother and sister

Ebenezer & Abiah » 

En soi, c’était de fort bonnes et heureuses nouvelles, mais bien brèves et peu circonstanciées. Sans doute, Samuel Hill s’employa-t-il à suppléer à leur brièveté et à leur laconisme. 

Trois ans plus tard, le 28 avril 1708, un lieutenant du nom de Josiah Littlefield ayant été amené en captivité à Montréal écrivait à sa femme : 

« Mary Storer is well and Rachel Storer is well and…Storer is well and Mary Austin of York is well… »

 

Si de pareils messages ne contentaient pas le curiosité des leurs, ils les rassuraient au moins dans une certaine mesure et ils nourrissaient leur espérance de les voir revenir un jour auprès d’eux. Ce bonheur ne devait pas être donné aux Storer : leur fille, en prenant mari avait pris pays pour les reste de ses jours.

 

Au temps de son mariage, Jean Gauthier n’avait plus de terre à lui, mais c`était toujours un authentique « habitant » et non un « gentilhomme » comme l`écrit Sylvester (4). En effet, il s’engagea dès le printemps de 1707 à faire valoir une terre sise à Boucherville, en l`Isle Ste Marguerite que le Sr Jean Soumande, bourgeois de Ville-Marie venait d’acquérir de Louis Lamoureux. Les termes de son contrat précisent que :

 

« Jean Gauthier s’engage à aller avec sa famille demeurer sur la terre du Sieur Soumande pour une année entière  pour cultiver en bon père de famille, soigner les bestiaux, lui tenir fidèlement compte des revenus, avoir soin des bâtiments et généralement faire tout ce qu’un bon laboureur pourrait et devrait faire pour lui et sa propre famille…et au moyen de tout ce que dessus, le Sr Soumande promet bailler et payer aud St-Germain, pour lad année, tant pour lui que pour sa femme, la somme de trois cents livres » (M . Lepailleur, 27-3-1709)

 

 

À LA CÔTE SAINT-JOSEPH

 

Deux ans plus tard, Jean Gauthier s’établissait à demeure sur une terre bien à lui en achetant de Jean Cusson :

 

« une concession sise à la Coste St-Martin sur le fleuve St-Laurent contenant deux arpents de front sur cinquante de profondeur avec tous les déserts et pâturages qui sont sur cette concession, ensemble une maison de pièces sur pièces de 40 pi de long sur 20 de large, couvertes de planches, cloisons, portes, châssis et contrevents, un hangar clos de pieux debout et couvert de paille, en assez mauvais état, une étable de 8 pi de long de pièces sur pièces, couverte de paille, un jardin…la dite terre tenant d’un bout au fleuve St-Laurent, d’autre bout par derrière, le nommé beaumont, d’un côté, les représentants de Jean Lorain et d’autre côté , Girard…la dite concession en la censive de la Seigneurie de Montréal »

 

Par la même occasion Jean Gauthier achetait du même Jean Cusson un certain roulant de ferme, le tout pour le prix de 2000 livres qu’il payait comptant en monnaie de cartes (M. Lepailleur, 10-8-1711).

 

La Côte St-Martin où s’établissait Jean Gauthier faisait partie de la banlieue de Montréal et se situait immédiatement à l’ouest de la Longue-Pointe comme l’indique l’Aveu et dénombrement des Messieurs de St-Sulpice pour 1731. On y lit en effet que :

 

« dans la banlieue de lad Ville, en commençant au Nord-est à Environ cinq quarts de Lieues de distance de la ville, dans le Lieu appelé coste St-martin et revenant vers la ville, sont les concessionnaires cy-après dont le front des habitations commencent au bord du fleuve et court dans la profondeur de lade Isle, scavoir… »

 

Vient ensuite la liste des concessionnaires qui habitaient alors à la Côte St-Martin, laquelle courait sur 24 arpents en bordure du fleuve et comptait une dizaine d’habitations. Celle de Jean Gauthier était la huitième à compter de l’extrémité nord-est de la côte et l’aveu disait sa concession en ces termes :

 

« le nommé Gauthier-St-Germain qui possède deux arpents de front sur cinquante de profondeur, chargés de quarante-deux sols six deniers et un minot de bled et deux chapons en cens et rentes, lequel a maison, grange, étable, soixante arpents de terre labourable et cinq arpents de prairie »

 

Si l’on se rappelle qu’à cette époque Montréal ne s’étendait guère à l’est au-delà de la rue N.D.-de-Bonsecours et si d’autres part on tient compte des données de l’Aveu et dénombrement qui fait commencer la Côte St-Martin à cinq quarts de lieues de la ville, on est autorisé à situer la concession de Jean Gauthier, quelque part aux environs de l’actuel boulevard Pie IX. Sa terre s’étendait sur 2 arpents de large depuis la rive du fleuve jusqu’aux environs de la rue Sherbrooke. Un seul voisin le séparait à l’ouest de l’habitation de son beau-frère Pierre Botquin dit St-André. Celui-ci s’installa à la Côte St-Martin en 1712 mais y avait acquis une terre en 1711 en même temps que Jean Gauthier.

 

DES LETTRES DE NATURALITÉ 

En mai 1710, Marie Storer et soixante-six autres prisonniers anglais obtenaient le status de sujets du roi de France à la suite de requêtes répétées des gouverneurs Frontenac et de Vaudreuil. Ce dernier, écrivait à Versailles en 1704 : 

« un grand nombre de prisonniers anglais qu’il nous faut habiller et nourrir, les uns étant des gens importants que nous avons rachetés des Indiens, nous causent des dépenses considérables… » 

et deux ans plus tard, il faisait à leur sujet une demande formelle de lettres de naturalité, comme on disait alors. 

On le voit, ces démarches n’étaient pas des plus désintéressées : certains prisonniers étaient à la charge de l’administration. 

Ce n`est toutefois qu’en 1710 que Louis XIV donna suite à ces requêtes. Le document qui fait foi de l’acquiescement royal, énumère les noms des soixante-sept personnes. Marie Storer et ses deux cousines Rachel et Priscille y figurent et il mentionne que tous les requérants sont de religion catholique, établis depuis quelques années en Nouvelle-France et désirent finir leurs jours en qualité de sujets du roi (de France); en conséquence, y est-il spécifié, 

« les sous-nommés auront tous les droits et privilèges dont jouissent nos sujets par naissance, comme ils auront aussi le droit de propriété tant réelle que personnelle, mais ils ne pourront ni sortir du pays sans notre permission écrite ni transmettre quelque information que ce soit, ni servir d’intermédiaire à des étrangers sous peine d’abrogation de ces droits et privilèges »

 

TUTEUR DE SES FRÈRES ET SŒUR MINEURS 

Il était naturel qu’en qualité de fils aîné, Jean Gauthier assumât certaines charges familiales au besoin. Lorsque sa mère Jeanne Beauchamp, mourut le 20 décembre 1711, elle laissait trois enfants mineurs. Leur père, aidé de sa fille aînée, Denise, Vve St-Amour, prit soin d’eux et de la conservation de leurs biens durant sept ans. Mais, sentant sans doute sa fin approcher, et voulant assurer autant que possible leur sécurité, il s’en remit le 17 juin 1718 à l’assemblée des parents et amis convoquée par le Sr François Marie Rouat, Lieutenant général au siège de la Juridiction royale de Montréal, laquelle élut comme tuteur desdits mineurs Jean Gauthier leur frère. Moins d’un ans plus tard, le 9 mai 1719, Germain Gauthier s’éteignait à son tour à Boucherville.

Il incombait à Jean de faire procéder au règlement de la succession de ses père et mère. Et comme ceux-ci n’avaient pas fait de testament, il fut, à sa requête, fait inventaire des biens le 16 novembre 1719 (gr. Tailhandier) puis le 22 janvier 1720, ont lieu le partage des biens meubles (gr. Tailahndier, No 800). À la suite de ces deux actes et ou le rapport assermenté de Jean Gauthier, tuteur, au Sieur Pierre Raimbault, procureur royal à Montréal, celui-ci déclarait l’inventaire clos et la communauté dissoute. 

Et, entre temps, toujours au nom et comme tuteur des enfants mineurs de ses défunts père et mère et du consentement de Pierre et Denise Gauthier et de Pierre Botquin son beau-frère, il baillait à titre de métairie, à demi-profit, pour trois ans, à François Gauthier, l’un de ses frères, la terre paternelle, située à la Côte de St-Joseph, en la Seigneurie de Boucherville (Tailhandier, 17-11-1719).

 

UN « HABITANT » PROSPÈRE 

Lorsq’on lit la quinzaine d`actes notariés qui concerne Jean Gauthier et qui nous sont parvenus, on découvre qu’il fut, non seulement un rude travailleur, mais un fermier avisé et prospère. Il n’a pas effectué autant de transactions que son frère cadet, Pierre, loin de là, mais les quelques-unes où il fut partie paraissent avoir été de bons et profitables marchés. On se souvient de ceux qu’il avaient conclu avant son mariage et de ce qu’ils lui avaient rapporté. L’achat de sa terre de la Côte St-Martin, à trois milles environ de la ville fut une bonne affaire. On peut en dire autant de l’acquisition qu’il fit en 1723, de Pierre Dagenay et de M. Josephte David, sa femme d’une terre de 3 arpents de front sur 20 de profondeur, située à la Côte St-Michel, dans la paroisse de St-Laurent. Cette paroisse s’étendait sur trois lieus de longueur dans l’intérieur de l’Îsle de Montréal, à peu près en son milieu et presque vis-à-vis de la ville. Les habitants se regroupaient le long de quatre « rangs ou Côtes » : La Côte St-Michel, la Côte St-Sauveur, la Côte Notre-dame-des-Vertues et la Côte St-François.

La côte St-Michel, où Jean venait d’acheter cette terre pour 70 livres était partagée en deux rangs d’habitations par une Commune de 2 arpents de large au milieu de laquelle le chemin du Roy courait du nord-est au sud-ouest sur une distance de trois bons milles. Les maisons se situaient de part et d’autre à 1 arpent du chemin et elles faisaient face à la Commune; il y en avait 26 d’un côté et 27 de l’autre, en 1730. La terre de Jean Gauthier était située du côté droit de la Commune, la 3e en commençant au nord-est : 

« qu’au-dessus…est Jacques St-Germain(6) qui a 3 arpents sur 30 de profondeur chargés de 52 sols, 6 deniers et 2 minots et un quart de minot de bled de cens et rentes, lequel n’a qu’une grange, 15 arpents de terre labourable et 5 arpents de prairie » 

Il se trouvait qu’entre le bout de cette terre que Jean Gauthier venait d’acheter, et l’extrémité sud de celles des habitants de la Rivière des Prairies qui se trouvaient vis-à-vis, il y avait une certaine étendue de terrain non encore concédé et la même chose se retrouvait au bout de la terre Jacques David, son voisin. Le 23 mars 1924, il obtenait des Messieurs de St-Sulpice, à titre de cens et rentes seigneuriales, ces deux continuations de terre de 3 arpents de large chacune et de...(laissé libre par Armand) arpents de profondeur pour la première et de…laissé libre par Armand) arpents pour la seconde (gr. Raimbault). 

Ces acquisitions, on le conçoit, Jean Gauthier les avaient faites en vue d’établir, le temps venu, ses trois fils : Jean Baptiste, Joseph et François. Jean Baptiste, l’aîné n’avait que dix-sept ans et bien que mineur et encore célibataire, il achetait de François Brunet dit Lafaye une terre située à la Côte St-Michel et voisine de celle de son père, lequel, il va sans dire, stipulait en son nom et se portait caution pour lui de l’exécution des obligations que contractait son fils. Sur cette terre de 120 arpents en superficie, il y avait alors que six de « désertés », à la pioche…! Mais il s’y trouvait une « maison de pièces sur pièces, couverte d’écorce, avec une cheminée de terre, une grange de pieux, plantés en terre, couverte de paille ». À vrai dire, ce n’est pas tant d’un achat, mais d’une sorte de donation qu’il s’agissait. Les Brunet délaissaient leur terre en faveur de Jean Baptiste Gauthier :

« en considération de ce qu’ils avaient déjà reçu et contre une rente viagère de 100 livres en marchandises, 36 minots de farine, 15 cordes de bois, 1 cochon gras et 150 bottes de paille, payable à la St-Michel de chaque année, leur vie durant » (gr. J. Bte Adhémar, 3-12-1726). 

VOYAGE EN NOUVELLE-ANGLETERRE 

Le statut de sujets du roi de France, qui avait été octroyé aux prisonniers anglais en 1710, n’empêcha pas, on l’imagine bien, le gouvernement du Massachusetts de réclamer leur retour en Nouvelle-Angleterre. En 1725, trois messagers vinrent à Québec dans ce but et ils se rendirent à Montréal par la même occasion. L’un d’eux, Theodore Atkinson, notait dans son journal, le 5 avril: 

« In the afternoon, we went about a league Down to see Mr Storer’s Daughter who is very well marryed to a French man, a farmer and she lives very grandly; they have 5 child, 3 m and 2 female » 

Cette visite des émissaires bostonnais dut faire une profonde impression sur les Gauthier de la Côte St-Martin, sur Marie, en particulier, chez qui, comme c’était bien naturel, l’exil et la séparation n’avaient pas éteint la tendresse filiale et l’attachement au coin de terre perdue de son enfance et de sa jeunesse. Est-ce en cet après-midi d’avril qu’elle prit la décision d’aller, puisque l’action était favorable, rendre visite à sa famille à Wells?

Quoi qu’il en soit, elle quittait Montréal le 20 du même mois en compagnie d`Esther Lestage son amie et des envoyés bostonnais que, pour leur sécurité, le gouverneur de la Nouvelle-France fit accompagner de Jean Baptiste Dagueil, son cousin. Et Emma Coleman émet l’opinion que les deux femmes remontèrent le Richelieu, le lac Champlain et le lac St-Sacrement puis l`Hudson jusqu’à Albany et enfin jusqu’à New York. De là, elles se rendirent en bateau jusqu’à Newport et enfin à Boston par la route de Providence. Marie Storer resta moins de six semaines avec ses parents. Le 26 juin, ayant repris le chemin du retour, elle écrivait de NewPort, R.I. à Seth, le plus jeune de ses frères ministre du culte à Watertown pour lui dire (je traduis) :

 

« la peine qu’elle avait de n’avoir pu rester plus longtemps auprès de ses chers père et mère…qu’elle en avait encore le cœur gros et les larmes aux yeux »

 

Dans une autre lettre, écrite du même endroit, elle :

 

« déplore qu’ayant dû abréger son séjour parmi les seins, il lui faille maintenant attendre un vaisseau qui retarde et dont Dieu seul sait quand il viendra ».

 

Le vaisseau attendu vint enfin et la transporta à New York d’où, immobilisée par un autre retard, elle écrivait le 13 juillet :

 

« je trouve le temps bien long parmi tous ces étrangers et je me languis de me retrouver avec les miens »

 

Il y a, aux Archives de la Société historique du Massachusetts, une liasse de 22 lettres qu’elle écrivait à sa parenté anglaise de 1725 à 1731. Deux autres lettres de la même collection sont de son mari et furent écrites après sa mort.

 

Marie rentra vraisemblablement à Montréal au mois d’août de cette année 1725 et il dut lui être réconfortant de retrouver son mari, et ses enfants. Des enfants, le couple St-Germain en avait eu huit, mais à cette époque il n’en restait que cinq de vivants. C’était Jean Baptiste, François, Joseph, Marie-Louise et Marie-Anne et ils étaient âgés respectivement de 16, 12, 10, 7 et 5 ans. Mgr Tanguay contient deux inexactitudes au sujet des enfants de Jean Gauthier et de Marie Storer. C’est ainsi qu’il leur donne un garçon nommé Jacques qu’il fait épouser Marie Joseph Benoît en 1745. Il y a bien un Jacques Gauthier St-Germain qui épousa une Marie Joseph Benoît mais ce Jacques était fils de Germain Gauthier et Jeanne Beauchamp. Donc, le frère de Jean. De plus, c’est le 28 octobre 1743, non 1745 qu’il épousait à Chambly en secondes noces M. Josephe Benoît.

 

La seconde erreur de Tanguay concerne François le second des enfants de Jean. Il eut effectivement, comme il l’écrit un François Gauthier qui épousa une Madeleine Nadon, mais c’était un Gauthier Larouche, fils de Claude Gauthier et de Françoise Gagné et ils se sont mariés à St-François-de-Sales en 1742, non en 1743. Quant à François Gauthier, fils de Jean, il ne s’est pas marié, comme on va le voir.

 

LE TESTAMENT DE JOSEPH STORER

 

Joseph Storer, le père de Marie, mourut en 1729 et sa fille en éprouva beaucoup de peine. Elle s’en exprimait à sa mère dans une longue lettre où elle donne cours à la filiale tendresse, qu’elle avait gardée aux siens. Pourtant, son père, qui avait toujours espéré son retour, ne lui avait pas fait dans son testament une part égale à celle de ses autres enfants. L’extrait suivant en explique le motif :

 

« I leave and bequeath to my beloved daughter Mary St-Germain Fifty pounds in good Country pay upon the Condition that she return from under the French Government and settle in New-England. Otherwise, if she doth not return Then I give and bequeath to her the Sum of Ten shillings in Country pay to be paid by my executor within two years after my decease over and above what I have already given her »

Il est évident que l’ancien défenseur de Wells n’avait jamais digéré la « naturalisation française » de sa fille, comme il est certain que celle-ci avait fait sien le proverbe « qui prend mari, prend pays ». Puis, les années avaient passé la Providence l’avait protégée dans son malheur, elle lui avait donné un foyer accueillant , un mari aimant, une belle famille, l’aisance de ces amis fidèles… Elle avait trouvé dans sa foi chrétienne, dans son amour conjugal et maternel les raisons de son invincible fidélité.

 

HABITANTS ET VOYAGEURS

 

Le début du 18e siècle fut marquer pour nombre de nos ancêtres par une intense activité dans le commerce des fourrures. Il n’est donc pas surprenant de trouver dans la liste « Engagements pour aller aux Pays d’En-Hauts », que les trois fils de Jean Gauthier signèrent chacun un premier contrat avec les Sieurs de La Ronde et Guillory en 1735 :

 

« pour partir dans un canot chargé de marchandises, le conduire jusqu`au poste de Chagouamigon (7), hiverner deux hivers et redescendre la deuxième année dans un canot chargé de pelleteries, avoir soin desdits canots, aller en tous lieux de traite…obéir en tout ce qui lui sera commandé de licite et d’honnête…pour et moyennant la somme de 300 livres de gages et salaire pour chaque année en castor ou argent…aura aussi, led engagé la moitié des peaux provenant de sa chasse qui sera descendue dans le canot sans payer… » (gr. Lepailleur, 12-4-1735).

 

La traite des fourrures et les engagements auxquels elle donnait lieu étaient pour nos ancêtres l’un des rares moyens de se procurer quelque argent. Aussi, peut-on présumer que le voyage des trois frères Gauthier alors âgés respectivement de 26,  21 et 19 ans était motivé par la perspective de leur éventuel « mariage et établissement » Jean-Baptiste avait bien une terre depuis neuf ans mais il n’était pas de même de ses deux frères cadet. Aussi, leur parents Jean Gauthier et Marie Storer leur donnèrent-ils à chacun deux ans plus tard, une terre, située à la Côte St-Michel, celles-là même qu’ils avaient acquises, l’une de Pierre Ragenay en 1723, l’autre des Seigneurs de Montréal :

 

« Cette donation était faite à charge des cens et rentes seigneuriales et en considération de l’avantage que les cédants font à leurs enfants et en avance d’hoirs en leur succession future lesquelles terres ont été évaluées à la somme de mille livres » (J.B. Adhémar, 20-10-1737)

 

Moins d’un mois plus tard Jean Gauthier et sa femme reconnaissaient, par acte notarié:

 

« avoir reçu de Joseph et François Gauthier, leurs enfants, la somme de 600 livres chacun qu’ils leur ont prêter pour leur aider à bâtir leur maison qu”ils ont fait construire sur leur terre située à la Côte St-Martin…laquelle somme de 600 L. les enfants prendront sur les biens à leur future succession comme véritable créanciers » (J.B. Adhémar, 9-11-1737).

 

 

… ET DIEU DISPOSE

 

Les projets d’établissement qu’avait conçus Jean Gauthier pour ses deux fils cadets ne devaient pas se réaliser tant il est vrai que l’homme propose et que Dieu dispose. On relève dans une lettre de Marie Storer écrite en 1741, « il nous reste deux fils et deux filles ». Joseph était décédé entre 1738 et 1740. Il avait, le 13 juin 1738, signé un engagement pour aller au poste des Illinois (gr. Lepailleur) et l’on n’a plus, après cela d’autre mention de lui que celle qui est contenue dans un acte de cession faite par son aîné Jean-Baptiste le 17 juin 1740, à François son frère de ses droits de successoraux sur une terre située à la Côte St-Michel, « droits à lui échus par le décès de Joseph Gauthier, son frère » (J.B. Adhémar, No 8080).  

 

Ce dernier est-il décédé au cours de son voyage aux Illinois? C’est bien possible…les registres de Notre-Dame, pour 1738, 1739 et 1740, ne font aucune mention de sa sépulture…

 

Par ailleurs, François qui avait aussi un engagement pour aller au Détroit (gr. Adhémar, 31-5-1741) fut inhumé à Ste-Anne-du-Bout de l’Îsle, le 28 août 1741, en présence de Jean-Baptiste Lalande, capitaine de la Côte. Se serait-il aussi noyé alors qu’il venait de quitté Montréal pour les pays d’En-Haut?

 

C’était donc deux deuils bien cruels et d’autant plus douloureux qu’ils étaient subits et imprévus qui venaient de frapper ainsi coup sur coup, les époux St-Germain. Les années qui suivirent et qui marquaient pour eux le seuil de la vieillesse en furent certainement assombries : des espérances, des projets en voie de réalisation étaient anéantis et il leur fallait sans doute tout leur courage de pionniers et leur robuste foi de chrétiens pour reprendre la route…

 

DÉCÈS DE MARIE STORER !

 

Pour Marie Storer, le chemin ne devait plus être bien long : la providence en avait fixé le terme à l’année 1747. On lit en effet, au registre de la paroisse de N.-Dame que :

 

« L’an mil sept cent-cinquante-sept , le vingt-septième jour du mois d’août , a été inhumée dans le cimetière le corp de marie storer, anglaise, femme de [Jean] St-Germain âgée d’environ soixante-deux ans en présence de M. Moirembert et femme, témoins!

                                                            Courtois, ptre »

 

Au mois de mars 1748, Jean Gauthier, par le truchement d’un copiste écrivait à Ebenezer Storer son beau-frère pour lui faire part de la triste nouvelle.

 

« Monsieur et très cher frère,

 

C’est avec beaucoup de douleur que je vous approns la more de ma très chère femme votre chère soeur qui est décédée le 15 août 1747 selon notre stil d’une fièvre avec un flux qui l’a emporté en huit jours de temps, elle est morte avec toute la résignation possible à la volonté de Dieu c’est-à-dire en parfaite chrétienne, et comme elle a vécu. Depuis trente-neuf ans que nous avons été ensemble nous avons fait un ménage d’Ange et n’avons jamais eu aucune difficulté. »

 

DERNIÈRES ANNÉES

 

Dans la même lettre il informe son beau-frère qu’il lui reste plus que trois enfants: Jean Baptiste et deux filles dont l’une est veuve avec deux petits garçons (c’était Marie-Louise) et l’autre célibataire. La célibataire, c’était Marie-Anne qui allait épouser Paul Descary, l’année suivante et toutes deux Marie-Louise et Marie-Anne demeuraient avec leur père à la Côte St-Martin. Le mariage de Marie-Anne allait être pour Jean Gauthier l’occasion de remettre à ses trois enfants une partie de la succession de leur mère et même une partie de la sienne. En effet, le 10 avril 1749,

 

« Jean Baptiste Gauthier dit St-Germain,…Marie-Anne Gauthier fille majeure, usant de ses droits et Louise Gauthier, Vve de Philippe Gervaise, vivant cordonnier de la Pointe-aux-Trembles…ont reconnu avoir reçu cy-devant de Jean Gauthier dit St-Germain leur père…habitant demeurant à la Côte St-Martin, tous les meubles meublants, bestiaux et autres meubles…de sa communauté d’entrelui et Marie Storer, sa femme desquels meubles il leur en revient la moitié par le décès de leur mère et l’autre moitié appartenant aud Gauthier qu’il leur a délivré par anticipation de sa future succession… » (G. Simonet, 10-4-1749, No 84)

 

Deux semaines plus tard, le 21 avril 1749, Paul Descary épousait à N.-Dame, Marie-Anne Gauthier et il semble bien que le jeune couple demeura à la Côte St-Martin où Paul prit charge de la ferme de son beau-père alors âgé de 67 ans.

 

Cinq années s’écouleront encore avant que Jean Gauthier ne fasse cession de sa part de terre à son gendre, mettant ainsi fin à sa vie active.

 

L’acte qu’il consentit à cet effet dit en toutes lettres que :

 

«  Jean Gauthier dit St-Germain, ancien habitant demeurant à la Côte St-Martin, étant en cette ville de Montréal, a donné par donation entre vifs et par anticipation de succession au Sr Paul Descary et à Dame Marie-Anne Gauthier, son gendre et sa fille, demeurant avec lui à la Côte St-Martin acceptant tous les biens et droits à luy appartenant, situés à la dite Côte St-Martin, consistant en meubles et immeubles, consistant lesd biens immobiliers en 1 arpent de terre de front sur 50 arpents de profondeur…faisant moitié de la terre appartenant à la communauté d’entre lui et défunte Marie Storer, sa femme, laquelle en totalité est de 2 arp. x 50 arp. et n’a pour été divisée…sans rien excepter ni réserver, sinon l’usufruit de tous lesd biens qu’il se constitue tenir à être précaire pour être à son décès réunis et consolidés à la propriété au profit des donataires auxquels lesd donateur donne le logement avec lui jusqu’à son décès. À la charge des droits et devoirs seigneuriaux et de donner et bailler au Sr Jean Bte et à M. Louise Gauthier pour leurs droits dans la future succession dud Sr Donateur la somme de 800 livres, dont 300 L au Sr Jean Bte Gauthier et 500 L. à lad Marie-Louise Gauthier… »

(Hodiesne, 7-12-1754)

 

Jean Gauthier vécut encore onze ans à la Côte St-Martin avec son gendre et sa fille. On sait que la phase finale de la Guerre de Sept Ans s`ouvrit en 1756. Il fut donc témoin comme ses contemporains des espoirs et des revers des derniers défenseurs de la Nouvelle-France,…de la capitulation de Québec…en 1759, de celle de Montréal et avec le traité de Paris du changement d’allégeance.

 

Il s’éteignait le 16 avril 1765 à l’âge de 83 ans à un mois près du jour où, un siècle plus tôt, son père Germain Gauthier, s’embarquait à La Rochelle, avec ses compagnons d’armes du Régiment de Carignan. Il fut inhumé le lendemain dans le cimetière de la paroisse de Notre-Dame, « proche de l’église ». 

 

(1) « Une vielle seigneurie, Boucherville, p. 163 »
(2) Il s’agit de Marie Priscille Storer
(3)
« New-England Captives Carri
ed to Canada between 1699 and 1760 » Emma Lewis Coleman et
     « True Story of the New England Captives » Alice C. Baker.

(4)
« Indian Wars of New England », Vol III
(5)
« History of Wells and Kennebunk » Bourne.

(6)
C’est une erreur, il s’agit de Jean, comme le prouvent les contrats.
(7)
Aujourd’hui, La Pointe au Wisconsin.

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« Ces notes biographiques sur Jean Gauthier ont été rédigées à partir des registres de l`état civil et surtout des actes notariés qui le concernent. Malgré leur sécheresse, ces documents nous aident à nous faire une certaine image de l`homme et de son milieu. Puisse ceux de ses descendants, qui liront ces lignes, éprouver un peu de l`intérêt et du plaisir que j`ai éprouver à les écrire. »

Armand Gauthier (St-Germain)

Montréal, 31 décembre, 1975

« Le plaisir délicieux et toujours nouveau d`une occupation inutile… » Armand Gauthier

L’Association de généalogie des familles Gauthier est reconnaissante de la co-opération de Raymond Gauthier qui nous a gracieusement fourni le texte de cette historique de Jean Gauthier. 

Ces quelques lignes de Raymond qualifie bien Armand Gauthier : 

« Membre émérite de la S.G.C.F., Armand Gauthier, 1898-1992, a été directeur des études à  Arvida et professeur à l’Université Laval et à l’Université de Montréal. 

 J’ai connu monsieur Armand Gauthier en février 1988 lorsque qu’il résidait avec son épouse au Manoir de Cartierville, rue Grenet à Montréal. Je retiens de cet homme quelqu’un de fier et cultivé avec un beau parlé. Il était alors âgé de 90 ans.  Nous avons passé plusieurs samedi après-midi à discuter de généalogie et autres sujets.  Son épouse qui était paralysé depuis plusieurs années assistait toujours à ces rencontres. Comme il ne faisait plus de généalogie depuis quelques années, il m’a généreusement transmis l’histoire de notre ancêtre commun – Germain ainsi que celles de ses enfants. Je vous en souhaite une bonne lecture. » 

Raymond Gauthier de Montréal.

Membre #7405 S.G.C.F. / #2533 S.G.Q.

 

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