« L'histoire d'un peuple ou d'un pays, c'est comme l'histoire d'un individu; vers tel temps, il faisait telle chose, et c'est tout ce qu'il importe de savoir » B. Sulte

Jacques Gautier dit St-Germain

1696 – 1760

 

Huitième enfant de Germain Gauthier et de Jeanne Beauchamp, Jacques Gauthier naquit à Boucherville et il y fut baptisé le 5 décembre 1696 dans la première église construite en cette seigneurie. Son enfance se passa tout entière à la Côte de St-Joseph, ce rang d’habitations où, l’année précédente, Christophe Février tombait victime des Iroquois. Il n’a sans doute pas fréquenté la petite école du village et il ne sut jamais signer son nom, c’est du moins ce qui ressort des contrats où il fut parte. Il avait seize ans lorsque, en 1712, son père veuf depuis un an, loua sa terre à ferme et se retira au village de Boucherville. Comme il a été dit ailleurs, c’est Denise qui prit charge de la maison et du soin de son père et des deux plus jeunes de la famille; Joseph et Agnès. Quant à Jacques qui avait alors seize ans, il dut comme c’était courant à cette époque, s’engager chez des «  habitants ». Le travail n’y manquait pas et, si le salaire était minime, le vivre et le couvert y étaient assurés. Il ne semble pas qu’il se soit jamais engagé pour aller aux Pays d’en Haut; il sera un terrien toute sa vie et le fut sans doute dès qu’il sut manier la hache et la charrue. 

Il avait vingt-trois ans et songeait sans doute à s’établir, mais il lui fallait d’abord une terre. Il commença par en acheter une de dimensions plutôt modestes puisqu’elle ne mesurait que 3 arpents de large sur vingt de profondeur. Elle était située dans la seigneurie de l’Assomption et le vendeur avait pour nom, François Desnoyers et c’est le notaire Nicolas Senet qui rédigea le contrat de vente le 7 mars 1720. La minute, malheureusement, est disparue de son greffe…On sait toutefois par un acte subséquent qu’il « y avait assez grand de défriché pour semer six minots de grain et qu’il s’y trouvait un hangar ».

 

MARIAGE 

L`année suivante, le 17 novembre 1721, il épousait, en l’église paroissiale de Montréal, Marie-Louise Tessier, fille de Paul Tessier et de Marie-Magdeleine Cloutier. Il était le troisième des fils de Germain Gauthier à épouser une petite-fille d’Urbain Tessier et la mariée était la sœur de M-Madeleine, femme de François Gauthier, son frère.

La veille, leur contrat de mariage avait été reçu à Ville-Marie par le notaire Michel Lepailleur en présence de nombreux témoins des deux parties, notamment de Jean, Pierre, François et Joseph Gauthier, frères du marié. Le contrat stipulait que les conjoints seraient, selon la coutume du pays, uns et communs en tous biens,…que les dettes contractées par chacun avant le mariage demeuraient à la charge de celui qui les auraient faites,…que le douaire de l’épouse serait à son choix, le douaire coutumier ou bien la somme de quatre cents livres,…enfin, que le préciput égal et réciproque serait aussi de quatre cents livres à prendre sur les biens de la communauté après inventaire. Jacques Gauthier y déclarait :

« avoir et lui appartenant, une terre et concession dans la Rivière de l’Assomption, Seigneurie de Repentigny, de la contenance de 3 arpents de front sur 20 arpents de profondeur, qu’il entend et veut qu’elle entre dans la communauté ». 

Quant aux parents de Marie-Louise Tessier, ils la dotaient convenablement et selon l’usage du temps; en effet : 

« en considération duquel mariage, les Sieurs et Dame Tessier donnaient à leur fille, deux bœufs de travail, une vache, un cheval, un cochon et quelques petits meubles et une année de nourriture » (M. Lepailleur, 16-11-1721).

 

PÉRIODE D’HÉSITATION 

Cette dernière clause peut laisser croire que les jeunes époux allèrent, après leur mariage, demeurer à la Longue-Pointe chez les parents de Marie-Louise Tessier. Cela cependant est douteux, car au mois de décembre 1722, il leur naissait une fille, Marie-Louise, et elle fut baptisée à Boucherville, « où ses parents sont dits demeurer ». 

Il y a un témoignage plus probant encore. Au cours de l’été précédent, Jacques et sa femme, héritiers pour un huitième de la concession laissée à son décès par Germain Gauthier à ses enfants, vendirent leur part, à François, frère cadet de Jacques pour la somme de 350 livres (M. Tailhandier, 16-7-1722). Or, le contrat qu’ils passèrent à cet effet dit en toutes lettres que,  

« Jacques Gautier dit St-Germain et Marie-Louise Tessier, sa femme, habitants demeurant en la Côte de St-Joseph, Seigneurie de Boucherville…ont reconnus avoir reçu… ».

Ces trois cent cinquante livres que lui avait rapportées la vente de ses droits successifs, Jacques Gauthier les employa à l’achat d’une autre portion de terre à la Rivière de l’Assomption. C’est ce que nous apprends un contrat daté du mois d’août 1722 et dont voici quelques lignes : 

« François Éthier, habitant de Repentigny…et Marie-Thérèse Labuade, sa femme, lesquels ont dit que pour subvenir à la nourriture et entretien des enfants issus du mariage dudit Éthier avec défunte Marguerite Milot, sa première femme, ils se trouvent obligés de faire l’aliénation d’une partie de la terre dudt Éthier consistant en 3 arpents de front sur 14 et demi de profondeur dans la Seigneurie de Repentigny…(en conséquence) ils ont vendu à Jacques Gauthier dit St-Germain, acceptant acquéreur, la quantité de 2 arpents de terre de front sur 14 et demi de profondeur, à prendre sur la terre de 3 arpents, tenant d’un côté au Sr St-Amour, d’autre côté à l’arpent restant de ladte terre d’un bout, par devant à la Rivière de l’Assomption et d’autre bout aux terres de Beaudoin et Belhumeur » (Raimbault, 28-2-1722) 

Jacques Gauthier possédait maintenant quatre-vingt-neuf arpents de terre dans la Seigneurie de Repentigny, mais il n’y demeurait toujours pas. Songeait-il seulement à aller s’y fixer? C’est possible, mais il paraît avoir, en ces années qui suivirent son mariage, hésité entre cette seigneurie, celle de Longueuil et celle de Montréal. Deux ans après l’achat des vingt-neuf arpents des Éthier, il habitait à la Longue-Pointe, comme nous l’apprend l’acte de baptême de son fils Jacques (Reg. De N.D., 19-5-1724). Mais à compter de  1725, il paraît, sinon avoir fait un choix définitif, du moins avoir renoncé à s’établir à la Rivière de l’Assomption. En effet, cette année-là, il vend à François Payet la terre de 3 arpents de front sur 20 de profondeur qu’il possédait (N. Senet, 9-7-1725). La minute de ce contrat est perdu, mais le répertoire de Senet mentionne que « le vendeur demeurait à la Côte St-Martin ». Si tel était le cas, ce pouvait bien être chez son frère Jean qui y avait une grande terre et une spacieuse maison, et pour qui il aurait bien pu travailler à cette époque. 

Il restait encore à Jacques Gauthier, dans la Seigneurie de Repentigny un morceau de terre de 2 arpents sur 14 et demi acheté de François Éthier cinq ans plus tôt. Il s’en défit aussi en vendant une première lisière de 1 arpent de large à François Payet (Senet, 22-6-1727) et le reste, i.e. une autre lisière de mêmes dimensions que la première à François Éthier (Senet, 22-6-1727). Dans les deux actes, il est dit demeurer à St-François, de la Longue-Pointe où les Tessier, ses beaux-parents avaient deux maison.

Mais, au mois de décembre de cette année-là, 1727, grâce encore à un acte notarié on le retrouve demeurant « à la Côte St-Michel en l’Isle de Montréal ». Effectivement, il vendait alors à un certain Pierre Cibu (?) une concession de 4 arpents de front sur 25 de profondeur située dans la Seigneurie de Longueuil (M. Lepailleur, 14-12-1727). C’est ce contrat, dont la minute est perdue comme trop d’autres, qui nous informe que Jacques Gauthier habitait à cette époque, la côte St-Michel. Il ne m’a pas été possible, jusqu’ici, de trouver le contrat qui l’a fait propriétaire dans ce secteur de l’ísle de Montréal. D’ailleurs, il est probable qu’il n’y a pas, car le livre terrier de la Seigneurie de Montréal où il figure pour la première fois en 1729 comme censitaire du lot D1089 ne réfère à aucun ensaisinement à son nom. Cependant, il existe des preuves irréfutables qu’il y posséda durant huit ans, de 1729 à 1737, une terre de 3 arpents de front sur 30 de profondeur. L’Aveu et dénombrement des Messieurs de St-Sulpice, seigneur de Montréal, année 1731, décrit en ces termes la concession de Jacques Gauthier :

« Que du côté de lade Côte St-Michel, en commençant au Nord-est et remontant au Sud-ouest, sont les habitans cy-après...qu’au dessus est Jacques St-Germain qui possède trois arpents de terre de front sur lade profondeur (30 arpents) chargés de cens et rentes lequel a maison, grange, étable et quinze arpents labourable ». 

C’est donc à l`extrémité nord-est de la double rangée de concessions alors appelée la Côte St-Michel laquelle faisait partie de la paroisse St-Laurent que notre homme avait finalement posé ses pénates. Mais ça allait pas être pour bien longtemps…Était-ce inconsistance et besoin continuel de changement? Était-ce le désir de commercer et espoir de réaliser ainsi quelques profits? Qui sait? Pour peu qu’on s’arrête au contenu des greffes de notaire de la première moitié du 18e siècle, on est frappé du nombre considérable de mutations de propriétés qui s’effectuèrent alors. 

On pourrait penser qu’installé sur une terre de bonnes dimensions, pas trop éloignée de Ville-Marie, proche de divers membres de sa parenté, entre autres de son frère Jean, de sa sœur Françoise et de ses beaux-parents, il s’y serait définitivement fixé. Et pourtant non… 

En 1735, il achetait de Charles Babin dit Lacroix, habitant de Boucherville : 

« une concession de trois arpents de front sur trente de profondeur, située en la seigneurie de Chambly tenant sur le devant à la rivière Richelieu, d’autre bout, en profondeur, aux terres non concédées, joignant du côté du saurois à Pierre ? et au nord-est à Paul Brunelle…et sur ladite concession, il y a une petite maison entourée de pieux de travers, plancher haut et bas de croûtes de pins, cheminée de terre, couverte d’écorces, sur laquelle terre il y a un peu de désert…Cette vente faite…pour le prix de 180 livres » (A. Loiseau, 25-3-1735). 

Trois mois plus tard, de concert avec Paul Gauthier, un de ses neveux et fils de Pierre Gauthier, son aîné, il achetait de ce dernier une autre terre de 3 arpents de front sur 30 de profondeur aussi située dans la seigneurie de Chambly entre celle qu’il venait d’acquérir de Charles Babin et une qu’y possédait déjà Paul Gauthier. Les deux acquéreurs convenaient de se séparer la terre achetée de telle façon qu’une lisière large de 2 arpents voisine de la terre de Jacques irait à celui-ci, et que l’arpent restant voisin de la terre de Paul lui appartiendrait. Le prix d’achat, 40 livres, était reparti entre les acheteurs proportionnellement à la superficie de leur part, 26 livres, 13 sols et deniers pour Jacques et 13 livres, 6 sols et 8 deniers pour Paul (A. Loiseau, 22-6-1735). 

Ainsi, dès 1735, Jacques Gauthier, avait à Chambly, une belle terre de 150 arpents. C’est sur cette terre dont le front courait sur une largeur de 5 arpents sur la rive du Richelieu et dont la profondeur s’enfonçait sur 30 arpents dans la belle plaine qui s’étendait jusqu’au fleuve St-Laurent, que Jacques Gauthier vivra le reste de ses jours.

 

À CHAMBLY 

Voilà qui laissait présager une nouvelle migration. Cependant, Jacques Gauthier demeura probablement encore une couple d’années à la Côte St-Michel. Quand, au juste en déménagera-t-il? Il n’est pas facile de le préciser. On sais seulement qu’il vendit la concession qu’il possédait à Geoffroy Lefebvre le 4 avril 1737 (gr. F. Lepailleur) et qu’à cette date, il était rendu à Chambly. 

La seigneurie de Chambly qui s’étendait sur une longueur de six lieux de front sur une lieu de profondeur à prendre sur les deux rives de la rivière Richelieu, trois lieues au nord de la rivière-deux lieux au deça du fort et une lieu au delà-et trois lieus au sud de la rivière, avait été, en 1672, concédée par l’Intendant Talon au Sieur Jacques de Chambly, capitaine du Régiment de Carignan, par le jeu des donations, des héritages et des échanges elle était passée principalement à Jean-Baptiste Boucher, Sieur de Niverville, en 1719. Lorsqu’íl en prit possession, la colonisation n’y était guère avancée. Ce n’était pas que la terre fût de mauvaise qualité, bien au contraire! Gédéon de Catalogne, dans son « Mémoire sur les plans des seigneuries des gouvernements de Québec, les Trois-Rivières et Montréal » écrivait à son sujet en 1712 : 

« …la plupart des terres de cette seigneurie sont très propres pour produire toutes sortes de grains et légumes, mais le peu d’attention que donne le seigneur à son établissement fait qu’il n’y a que très peu d’habitations…». 

Au temps où il arrivait dans la Seigneurie de Chambly, Jacques Gauthier n’était pas tout à fait un inconnu pour M. de Niverville. N’était-il pas un fils de St-Germain, « ancien et notable habitant de Boucherville »? N’était-il pas le beau-frère de Marie Storer dont il avait été le parrain et que son frère, le Sr de Montbrun avait, après sa capture par les Abénaquis, accueillie sous son toît et traité comme sa fille? Toutes ces considérations furent-elles pour quelques choses dans la décision de Jacques de s’établir à Chambly? C’est bien possible… 

Les quatre-vingt-dix arpents de terre qu’il avait achetés en 1735 sur le bord du Richelieu et qui étaient encore en grande partie en bois debout auraient dû, semble-t-il, suffire à son ambition. Cependant, il ne tarda pas à agrandir considérablement son domaine en obtenant de :

« Jean-Baptiste Boucher, Escuyer, Sr de Niverville…seigneur principal de Chambly…au titre de cens et rentes…une concession de cinq arpents de front sur trente de profondeur, sise aud Chambly tenant par le devant au bout de la terre qu’il a actuellement, et par derrière, en profondeur aux terres non concédées! »
(F. Simonnet, 4-11-1738)  

Jacques Gauthier n’a pas gardé cette concession. En 1746, elle appartenait à un nommée Laplante. Je n’ai pu trouver de contrat de vente ni d’autre document faisant état de ce changement de propriété. 

On se souvient des tractations auxquelles la succession d’Agnès Tessier, femme de Jacques Moquin et belle-sœur de François et de Jacques Gauthier, donna lieu (voir historique de François Gauthier).

Il suffira de dire ici que Jacques fut malheureusement partie, mais toujours par procuration, à tous les actes qui s’échelonnèrent sur trois ans et aboutirent au règlement de cette succession. On ne trouve guère d’autres témoignages de son intervention que des procurations qu’il donna, l’une à son frère François (A. Loiseau, 22-10-1740) et deux qu’il reçut de sa femme Marie-Louise Tessier par lesquelles elle lui conférait « tous ses pouvoirs pour l’exercice et la préservation de tous ses droits et biens » (G. Hodiesne, les 8 et 23 décembre 1741).  

Bien qu’il possédât à Chambly beaucoup plus de terre qu’il ne lui serait jamais possible d’en défricher et d’en cultiver, Jacques Gauthier n’avait pas renoncé à en acheter encore. On est bien obligé de conclure que la spéculation ne fut pas étrangère à la plupart des transactions immobilières qu’il fit…Les terres ne coûtaient pas cher en ce temps-là et l’on pouvait toujours espérer faire un certain profit, si mince fut-il en les vendant à la première occasion. 

Deux contrats passés à deux jours d’intervalle, nous donnent une bonne idée de la façon dont se passaient les choses. Par le premier : 

« Jacques Métez et Françoise Lebrau, sa femme, demeurant à Boucherville ont vendu à Jacques Gauthier dit St-Germain habitant demeurant dans la Seigneurie de Chambly une concession de 4 arpents de front sur 30 de profondeur sise dans la seigneurie de Rouville tenant sur le devant à la rivière de Chambly, d’autre bout, aux terres non concédées, joignant d’un côté au Sieur de Rouville, frère du seigneur et d’autre côté à Pierre Brouillet. Sur lad terre, il y a un arpent de prairie « fossoyé » et le restant en bois debout et fredocher. Les dits acquéreur connaissent bien lade concession comme l’ayant achetée verbalement des vendeurs, il y a une année. Cette vente est faite…pour le prix de 24 livres que les vendeurs confessent avoir eu et reçu dudt acquéreur…» (A. Loiseau, 26-1-1742).   

Vingt-quatre livres pour 120 arpents de terre, ce n’était pas cher…! Et il y avait des chances que ce soit un bon placement. Deux jours plus tard :  

« Jacques Gauthier dit St-Germain, habitant dans la seigneurie de Chambly, présent au bourg de Boucherville, en la maison du Sr Jean-Baptiste Pinard reconnaît avoir vendu pour soixante livres comptant à François et Toussaint Pépin, les deux frères, et à Jacques Pépin leur père à ce présent et acceptant pour ses deux enfants, une concession de 4 arpents de front sur 30 de profondeur située dans la seigneurie de Rouville…» (A. Loiseau, 28-1-1742).  

Marie-Louise Tessier ne devait pas atteindre la vieillesse…Quel mal l’emporta alors qu’elle n’avait que quarante-quatre ans? Comment le savoir? Le registre de Saint-Joseph de Chambly avec le laconisme propre aux actes de l’état civil nous informe que :  

 « L’an mil sept cent quarante-deux, je soussigné, prêtre Récollet faisant les fonctions curiales de la paroisse de St-Joseph est décédée Louise Tessier épouse de Jacques Gauthier dit St-Germain le douze mai ayant fait les Pâques. Son corps a été inhumé dans le cimetière de la paroisse le jour de la Pentecôte en présence de tous les habitants qui ont assisté ».

Jacques Gauthier avait quarante-six ans au décès de Marie-Louise Tessier. Durant les vingt-et-un ans qu’avait duré leur union, il leur était né onze enfants dont dix vivaient encore... 

L’année 1742 fut une année bien sombre pour Jacques Gauthier… à la douleur qu’il eut de perdre sa femme, cette année-là, vint s’ajouter celle de voir aussi mourir quatre de ses enfants, l’une, Marie-Louise, à 21 ans, deux, Marguerite et Jean-Baptiste à 13 et à 12 ans, et le plus jeune, Germain à 1 ans. 

On comprends que son veuvage n’ait pas été de longue durée.

 

SECOND  MARIAGE 

Le 28 octobre 1743, le père Michel Levasseur, récollet faisant les fonctions curiales à St-Joseph de Chambly bénissait son union avec Marie-Joseph Benoît dit Livernois, veuve de Louis Quenneville et fille d’Étienne Benoît et de Jeanne Campeau. Le contrat de mariage des nouveaux époux fut reçu le même jour à Chambly par Me Gervais Hodiesne, notaire seigneurial de ce lieu. Aux termes de cette convention, ils se prenaient l’un et l’autre avec leurs biens et droits respectifs, qui leur appartenaient en propre :  

« ceux de la future épouse consistant en les biens qui lui sont propres et en les meubles et immeubles luy appartenant par droit de communauté d’entre elle et son défunt mari, desquels elle a promis de faire faire inventaire comme tutrice  naturelle de ses enfants mineurs…et lad inventaire faire alors en justice aussitôt que faire se pourra.  

Les biens du futur époux consistent pareillement en tout ce qui lui reviens lorsqu’il aura fait faire inventaire et ainsi dissous la communauté de son premier mariage, lequel inventaire il promet faire faire au plus tôt.

A été arrêté et convenu entre les futurs époux que Marie, fille de lade future épouse, âgée près de sept ans sera élevée, nourrie, entretenue et instruite dans la religion catholique romaine…par les soins de lade future épouse sa mère aux dépens de la future communauté…jusqu’à l’âge de sa majorité » (gr. Hodiesne, 22-10-1743)  

Marie-Joseph Benoît était veuve depuis trois ans et demi lorsqu’elle épousa Jacques Gauthier. Son premier mari, Louis Quenneville, qu’elle avait épousé en 1730 s’était noyé accidentellement au printemps de 1740. Son cadavre avait été retrouvé à St-Ours en face du Cap Massaire et inhumé au même endroit le 26 avril. Il laissait quatre enfants à la charge de Marie-Joseph Benoît. C’étaient : Marie-Joseph 2 ans; Louis 9 ans et demi; Marie 6 ans et Antoine Quenneville 4 ans.

On aura noté qu’à la signature de leur contrat de mariage Marie-Joseph Benoît et Jacques Gauthier qui n’avait pas fait faire inventaire des biens de leur précédente communauté s’étaient engagés à y faire procéder aussitôt que possible. C’est au printemps de 1746 qu’ils s’acquittèrent tous deux de cette obligation. Voici comment les choses se passèrent pour Jacques Gauthier.

Il fut d’abord tenu une assemblée de parents et amis des mineurs pour le choix d’un tuteur et d’un subrogé tuteur « à Jacques âgé d’environ 23 ans, à Antoine âgé d’environ 21 ans, à François âgé d’environ 9 ans, à Agathe âgée d’environ 12 ans, à Louis âgé d ‘environ 9 ans et à François âgé d’environ 7ans ». Furent désigné à la charge de tuteur Jacques Gauthier père des desd mineurs et à celle de subrogé tuteur, Paul Tessier dit Chaumine leur oncle maternel, choix qui fut homologué par sentence du Lieutenant général de la juridiction royale de Montréal le 9 février 1746. Puis, une semaine plus tard, « à la requête des susdits tuteur et subrogé tuteur en présence du P. Michel Levasseur, missionnaire à Chambly et d’un autre témoins, le notaire Hodiesne dressait procès-verbal de la description et prisée des biens meubles et immeubles, titres, papiers, enseignements et autres choses montrés par ledt Gautier ».

La prisée des biens meubles totalisait 397 livres 2 sols et les dettes dues se montaient à 493 livres 10 sols.

Quant aux immeubles, c’est-à-dire, la terre, la maison et les autres bâtiments, Jacques Gauthier, désirant jouir séparément de ce qui lui en revenait, il les fit, de concert avec le subrogé-tuteur, estimer par les priseurs assermentés à cette fin. Le procès-verbal de leur expertise rédigé par le notaire Hodiesne décrit par le détail la terre de 5 arpents de front sur 30 de profondeur dont la devanture longeait le Richelieu et qui joignait d’un côté celle de Jacques Chaperon et de l’autre celle de Nicolas Montplaisir. Fait important à noter, sur les 150 arpents de superficie que mesurait la terre, 16 seulement étaient défrichées en 1746, onze ans après que le propriétaire en eût pris possession. Le reste étant en bois debout, fredoche et bois brûlé.

L’énumération des animaux domestiques que possédait la communauté, on s’étonne qu’il ait été possible de les loger dans des bâtiments si exiguës et de les nourrir avec si peu de terre en valeur. En effet, l’inventaire fait état de : 

« cinq cochons nourrituaux

une vache de sept ans

deux taures

deux petits tauraux

un cheval de treize ans

trois brebis avec leurs agneaux

une jument de huit ans

et seize poules »   

Les estimateurs la jugent « partout d’égale bonne qualité et poussée en défrichement autant d’un côté que de l’autre, et ils l’évaluent à 600 livres sans y inclure les bâtiments qui se trouvent sur la moitié nord-est de la concession et qui consistaient en une vieille maison de poteaux de pin estimée à 60 livres, une vieille grange de 30 pieds sur 23, de poteaux de pin, une étable et écurie, le tout vieux et estimé à 65 livres ». 

En venant au partage desdits immeubles, le procès-verbal poursuit ainsi : 

« Et conviennent les experts qu’il est expédient de partager la terre en deux lots qu’ils jugent égaux, le premier desquels est du côté du nord-est de deux arpents et demi de front ainsi que le deuxième lot du côté du sud-ouest, et ledit lot du nord-est sera redevable à celui du sud-ouest de la moitié du prix des bâtiments qui est de 62 livres 10 sols, et déclarent lesd experts qu’il est expédient de partager le bien des mineurs qui sont au nombre de six, par premier, second, troisième lot et ainsi du reste…» (G. Hodiesne, 16-2-1746 et 9-3-1746)  

Et le procès-verbal poursuit disant que l’attribution des lots se fit par tirage au sort selon la coutume, et Jacques Gauthier ayant tiré le billet où était écrit « Deuxième lot, côté du sud-ouest » se vit attribuer la portion de 2 arpents et demi de large sur 30 de profondeur qui longeait de ce côté la terre de Nicolas Montplaisir, et par conséquent, l’autre lot de 2 arpents et demi, au nord-est, alla à ses enfants qui se le partagèrent aussi au sort.

On ne sait à peu près rien des évènements qui marquèrent les dix ans qui suivirent le second mariage de Jacques Gauthier. Au fil des joies et des peines, au rythme des jours de deuil et des jours de fête, à celui des périodes de labeur et de celles de repos, tantôt dans l’incertitude et tantôt dans l’espoir, le temps coulait, et avec lui, la vie…Cette vie, c`était celle de « l’habitant  canadien français du milieu du 18e siècle, c’est-à-dire qu’elle était faite d’un peu de travail-juste ce qu’il fallait pour subsister, de pas mal d’indolence, de beaucoup d`indépendance à l’égard de l’autorité quelle qu’elle fut, d’un attrait irrésistible pour la chasse, les courses en forêt, les voyages…et l’alcool!…Peu flatteur, dira-t-on? Les voyageurs en Nouvelle-France, comme le P. Charlevoix, Peter Kalm et Bougainville ont été moins indulgents. Bien sûr, nos ancêtres avaient aussi de belles qualités; ils avaient naturellement de l’esprit, ils parlaient avec aisance, étaient pieux, braves, habiles, obligeant et hospitaliers. »

Jacques Gauthier, comme la plupart de ses frères et de ses sœurs fut témoins des évènements qui marquèrent le déclin du régime français en ce pays. Cependant, il ne vit pas le changement d'allégeance. Il mourut à l’automne de 1760, et fut inhumé dans le cimetière de Chambly le 11 septembre. Il avait 64 ans.

Marie-Joseph Benoît restait veuve avec quatre enfants mineurs issus de son second mariage. C’était Catherine 17 ans, Joseph 15 ans, Jean-Baptiste 10 ans et Marie-Louise 7 ans. L’assemblée des parents et amis des mineurs la désigna à la charge de tutrice, et Jacques Gauthier fils, leur demi-frère, fut nommé subrogé tuteur. Ce choix fut sanctionné par sentence du capitaine de milice de Montréal le 3 mars 1761. Puis, le 9 mars, à la requête de la tutrice et du subrogé tuteur, fut fait l’inventaire des biens de la communauté de défunt Jacques Gauthier et Marie-Joseph Benoît. (A. Grisé, 9-3-1761). Le 20 du même mois, il était procédé à la criée des meubles et au partage des immeubles. Une fois les dettes payées à même le produit de la vente à l’enchère, ce qui restait d’argent, soit exactement 115 livres 9 sols, dut être divisé en deux parts égales de 57 livres 14 sols et 6 deniers, une de ces parts allant à la veuve et l’autre aux héritiers St-Germain des deux lits au nombre de neuf en 1761, ce qui donnait à chacun la somme nominale de 6 livres, 8 sols et 6 deniers.

Comme immeubles, il était resté au défunt en 1746, à la suite du partage consécutif au décès de Marie Louise Tessier, 2 arpents et demi de terre de front sur 30 arpents de profondeur dont la devanture était défrichée en partie. Il avait agrandi de quelque six ou sept arpents la superficie défrichée qui lui restait de façon à avoir sensiblement la même étendue en valeur qu’avant le partage! Les cinq héritiers du premier lit et les quatre du second lit se partagèrent donc par tirage au sort ces 75 arpents de terre. Et le sort fit bien  les choses : il attribua aux cinq héritiers du premier lit le lot de 1 arpent et 70 pieds de large joignant les deux arpents et demi qui leur étaient échus, quinze ans plus tôt, lors du partage de 1746, et le second lot de un arpent et vingt pieds de large alla aux héritiers du deuxième lit (A. Grisé, 20-3-1761).

On a ici un example qui illustre de façon typique comment par le jeu des partages légaux, une terre pouvait, au décès de son propriétaire, être morcelée et passer du coup en plusieurs mains.

Ce qui se produisait le plus souvent en pareil cas, c’est que les héritiers vendaient leurs parts respectives à un même acquéreur. Dans ce cas, la propriété primitive se trouvait en partie ou en totalité reconstituée. C’est ce qui arriva pour la part des héritiers du deuxième lit de Jacques Gauthier, à chacun desquels il revenait une lisière de terre de 50 pieds de front sur 30 arpents de profondeur.

Marie-Joseph Benoît, leur mère et tutrice, d’accord avec leur demi-frère et subrogé tuteur, Jacques St-Germain, fils, de l’avis des parents et amis des mineurs et autorisée par la Chambre du conseil des capitaines de milice de Montréal vendit à Charles Lacoste dit Languedoc, présent et acceptant…  

« acquéreur…1 arpent, 20 pieds de terre de front sur 30 de profondeur tenant par  devant à la rivière Richelieu et par derrière à Laplante, d’un côté à La Bostière et d’autre côté à la part des autres héritiers St-Germain…pour le prix de 251 livres payable à la majorité des mineurs et portant intérêt au dernier vingt. » (A. Grisé, 8-3-1762) 

Ainsi, des 5 arpents de largeur que mesurait primitivement la terre de Jacques Gauthier, il restait, en 1762, à ses enfants du premier lit, une largeur de 3 arpents, 8 perches, 16 pieds sur 30 arpents de profondeur. 

En 1764, Marie-Joseph Benoît demeurée veuve pour la seconde fois avait atteint l’âge de ??? ans et elle se préoccupait d’assurer la sécurité de sa vieillesse. Il lui appartenait, depuis 1740, la moitié de la terre de sa communauté avec le défunt Louis Quenneville, et cette terre de 3 arpents sur 40 constituait son unique bien et avoir. C’est à son sujet et en vue de ses vieux jours qu’elle conclut les deux arrangements dont il va être question ci-dessous.

Le premier est un accord qu’elle fit avec ses enfants issus de son premier mariage, héritiers potentiels de cette terre et qui étaient: Jacques St-Germain au nom et comme époux de Marie-Joseph Quenneville, Pierre Labombarde, époux de Marie-Anne Quenneville, Louis Quenneville, Antoine Quenneville et Jean-Baptiste Sorel époux de Marie-Louise Quenneville, tous habitants de Chambly :  

« lesquels ayant réfléchi à la déclaration que leur mère et belle-mère leur a faite de son grand âge et infirmité qui la mettent hors d’état de faire valoir ses biens pour se procurer sa nourriture et entretiens, et à la proposition qu’elle leur a faite ou de lui fournir une pension viagère pour la nourriture et entretiens le reste de ses jours en leur cédant et abandonnant tous ses biens, ou de consentir à ce qu’elle dispose de tous ses biens meubles ou immeubles en faveur de qui bon lui semblera pour se procurer lad. nourriture et entretien. Tous les susdits enfants et gendres de lade Marie-Joseph Benoît ont dit et déclaré, disent et déclarent qu’étant juste et raisonnable et de leur devoir de procurer à leur dite mère et belle-mère sa nourriture et entretien le reste de ses jours, ils consentent volontairement par ces présentes à ce qu’elle dispose, en faveur de qui bon lui semblera de tous ses biens tant meubles ou immeubles présents et à venir par donation ou autrement pour se procurer sa nourriture et entretien le reste de sa vie. À condition toutefois, pour leur dite mère et belle-mère d’acquitter et décharger ses enfants et gendres du devoir et obligation dans lesquels ils pourraient par la suite se trouver envers elle si elle se trouvait en disette et pauvreté de l’assister et lui procurer sa nourriture et entretien, à quoi elle consenti en les tenant dûment déchargés…Car ainsi…» (A. Grisé, 21-6-1764)

Le second contrat qu’elle passa et dont celui qui précède n’était que le prélude et la condition fut la donation qu’elle fit le lendemain à Jacques et Joseph Chalifoux, deux frères demeurant à la Pointe aux Trembles de sa terre et concession de Chambly. Cette donation était faite à la charge pour les deux frères :  

« de payer solidairement à Marie-Joseph Benoît donatrice une rente viagère sa vie durant de la somme de cent livres en argent courant payable cinquante livres à la St-Michel et cinquante livres au premier janvier suivant. En plus de ce montant, les donataires s’engageaient à fournir chaque  année sa vie durant, à la donatrice diverses denrées, comme 24 minots de farine, 150 livres de lard frais, un demi-minot de sel, 16 livres de tabac à fumer, 12 pots d’eau-de-vie, etc…En outre de lui fournir une vache à lait sa vie durant…et en cas de maladie de la donatrice, lesd Jacques et Joseph Chalifoux s’obligeaient de lui fournir le chirurgien six fois par an et ils payeront les médicaments pour les six fois que le chirurgien la visitera…et après son décès, de faire inhumer son corps suivant son état et condition et de lui faire dire dans l’an et jour de son décès la quantité de 40 messes basses de requiem pour le repos de son âme. » (A. Grisé, 22-6-1764)

Marie-Joseph Benoît vécut encore 4 ans.     

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« Ces notes biographiques sur Jacques Gauthier ont été rédigées à partir des registres de l`état civil et surtout des actes notariés qui le concernent. Malgré leur sécheresse, ces documents nous aident à nous faire une certaine image de l`homme et de son milieu. Puisse ceux de ses descendants, qui liront ces lignes, éprouver un peu de l`intérêt et du plaisir que j`ai éprouver à les écrire. »

Armand Gauthier (St-Germain)

Montréal, 31 décembre, 1975

« Le plaisir délicieux et toujours nouveau d`une occupation inutile… » Armand Gauthier

L’Association de généalogie des familles Gauthier est reconnaissante de la co-opération de Raymond Gauthier qui nous a gracieusement fourni le texte de cette historique de Jacques Gauthier. 

Ces quelques lignes de Raymond qualifie bien Armand Gauthier : 

« Membre émérite de la S.G.C.F., Armand Gauthier, 1898-1992, a été directeur des études à  Arvida et professeur à l’Université Laval et à l’Université de Montréal. 

 J’ai connu monsieur Armand Gauthier en février 1988 lorsque qu’il résidait avec son épouse au Manoir de Cartierville, rue Grenet à Montréal. Je retiens de cet homme quelqu’un de fier et cultivé avec un beau parlé. Il était alors âgé de 90 ans.  Nous avons passé plusieurs samedi après-midi à discuter de généalogie et autres sujets.  Son épouse qui était paralysé depuis plusieurs années assistait toujours à ces rencontres. Comme il ne faisait plus de généalogie depuis quelques années, il m’a généreusement transmis l’histoire de notre ancêtre commun – Germain ainsi que celles de ses enfants. Je vous en souhaite une bonne lecture. » 

Raymond Gauthier de Montréal.

Membre #7405 S.G.C.F. / #2533 S.G.Q.

 

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